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Ou pourquoi Yehudi Menuhin swinguait comme un parpaing.

J’entends déjà la voix de la sagesse me dire :

– « Samuel, t’en fais encore des caisses, laisse la police du tango aux intégristes »

– T’inquiètes biquette, on va reprendre les bases de la démonstration.

Oui, je lui parle comme ça à la voix de la sagesse.

La question est certes provocatrice, mais mérite parfois d’être posée devant la jungle des cours de danse proposant du « tango » dans toutes ces variantes et ses fusions. Ne soyons pas trop novateurs pour l’instant et revenons aux bonnes vieilles définitions du dictionnaire. Le tango est une danse d’improvisation me dit-on… je répète : improvisation.

Improvisation ?

Soit. Nous pouvons donc considérer que le but des enseignants du tango est bien de rendre capable un élève d’improviser librement « une chorégraphie » avec n’importe quel autre danseur, comme le but d’un professeur de jazz est de vous rendre capable d’improviser sur un standard avec un groupe de musiciens inconnu jusque là..

Sortons donc un autre instant du contexte de la danse et reprenons l’exemple d’un musicien, un violoniste plutôt classique par exemple. Répéter des gammes et des études toutes la journée dans sa chambre et passer au fil du rasoir métronomique chaque trait d’une étude ou d’un concerto fera certainement de lui un virtuose. Un virtuose de la gamme ou du concerto en question, expérience vécue par votre serviteur !Demandons à ce même musicien d’improviser avec un groupe de jazz. Vous imaginez déjà le résultat…Sans travail spécifique de l’oreille, sans analyse des grilles harmoniques et du répertoire, sans simplement passer du temps avec d’autres musiciens à explorer les standards et les styles, les conventions d’improvisation, il est peu probable que notre musicien devienne un jour un improvisateur hors pair (autre expérience tragiquement vécue par votre serviteur…).

Pour les amateurs, ceci explique en partie pourquoi Yehudi Menuhin, grand virtuose du répertoire classique, swinguait comme un parpaing à côté du maître du Bebop Stéphane Grapelli il y a quelques années, malgré sa technique violoniste de haute volée.

Stephane Grappelli et Yehudi Menuhin, deux violonistes virtuoses en 1976

Stephane Grappelli et Yehudi Menuhin, deux violonistes virtuoses en 1976

l’improvisation, ça ne s’improvise pas

Revenons maintenant à la danse. Pourquoi ce qui nous semble si clair, si évident pour une autre pratique n’est-il pas appliqué dans l’enseignement du tango ? Pourquoi des « professeurs de tango » se limitent-ils à enseigner par cœur des pas, à se limiter pendant des mois à la sacro-sainte Salida ?

Si dans vos cours, vous apprenez une chorégraphie stricte, certes sur une musique de tango argentin, sans jamais donner libre cours à l’improvisation, êtes-vous sûrs d’apprendre réellement le tango argentin ? La question mérite d’être posée…

En ce qui me concerne, la réponse à cette question relève de l’enfonçage de porte ouverte :  de trop nombreux cours de tango n’enseignent pas le tango parce que l’improvisation n’y est jamais abordée…

 Pour parvenir à développer des compétences d’improvisateur, il faudra certes répéter régulièrement des mouvements, des séquences et leurs combinatoires, mais il faudra surtout être capable d’ajuster son écoute et son discours en permanence à un nouveau partenaire, une nouvelle musique, une émotion qui nous traverse. La liberté dans le mouvement comme dans la vie est un apprentissage, avec ses propres exercices, ses étapes et ses temps d’intégration.

Les conséquences de cet enseignement (ou de ce non-enseignement pour être plus juste) sont visibles chaque weekend, dans les bals tango : on y croise des hordes de danseurs enfermés dans un carcan géométrique, ne pouvant circuler en bal, ne pouvant danser qu’avec les élèves de leur propre classe et dans le meilleur des cas alignent des suites figures mal maîtrisées comme on passe des chorégraphies dans les concours de danse de salon.

Pourquoi en est-on arrivé là ? Quelques éléments de réponse dans un prochain billet.