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On voit se multiplier ici ou là depuis quelque temps les ateliers tango « technique femme » ou autre « secrets du tango au féminin ». Bref, il se passe dans la sphère tanguera se qui est arrivé à de nombreuses autres danses : la fièvre du lady styling. Interrogé par les mystères d’une féminité qui m’est inaccessible et restant assez circonspect devant la création d’un programme pédagogique « le tango , la perfection au masculin », lequel donnerait certainement matière à me faire sponsoriser par une célèbre marque de rasoir, je souhaite partager avec vous un point de vue qui, une fois encore, ne m’amènera pas que des amis.

De l’exploitation de la frustration féminine

Enfonçons une première porte ouverte : notre danse attire beaucoup plus de femmes que d’homme. Les statistiques d’intérêts ciblés que l’on peut trouver dans les moteurs de segmentation des réseaux sociaux sont assez claires dans le monde du tango : 75% des personnes intéressées par cette activité sont de femmes. La compétition peut faire rage chez ces dames et nous voilà devant le premier argument qui plaide en la faveur de la participation à un tel atelier : l’avantage concurrentiel. Qui n’a jamais vu une danseuse rentrée bredouille, la mine déconfite, après n’avoir dansé que quelques minutes dans une milonga ne peut pas mesurer le moteur qu’est la frustration de ne pas être invitée. Bien souvent, cette frustration se prolonge jusqu’à la porte du cours de danse où là aussi, la guerre du partenaire bat son plein. Pour les plus passionnées, il s’agit donc de devenir une meilleure danseuse afin de plus faire banquette.

Enfonçons une seconde porte ouverte : le tango c’est plus dur pour les mecs (les guides), au moins au début. J’entends déjà vrombir les chiennes de garde du tango non loin de moi, mais c’est un fait : les premières séquences d’apprentissage sont immensément plus difficiles pour les guides (et donc statistiquement les hommes). Nos apprentis tangueros se doivent de réaliser leurs pas, comprendre ceux de leur partenaire, tenter comprendre la suite de conséquences entre les deux, tout en gardant un oeil sur l’environnement pour éviter toute collision. Autant dire que pendant parfois des mois, le temps dont bénéficie réellement une danseuse dans un cours pour expérimenter est réduit à la faculté de son danseur à maîtriser en parallèle ces difficultés, soit très peu… Les apprenties tangueras sont donc plus souvent consommatrices de cours particulier, histoire de « rentabiliser » le temps passé. Seulement, le coût n’est pas le même, bien plus onéreux qu’un atelier réservé aux femmes.

Ma dernière observation concernera une paresse toute masculine… Avant de créer un atelier technique mixte récurrent, j’ai de nombreuses fois tenté d’interpeller mes contemporains masculins dans les cours collectifs sur la nécessaire discipline qu’impose la progression dans notre danse. Las, à l’époque je fus peu entendu et les tentatives pour instaurer des routines, des gammes qui permettaient à ces messieurs d’améliorer leur conscience corporelle, gainage ou souplesse firent long feu. La vieille garde tango m’opposait à l’époque qu’on ne peut progresser « qu’une femme dans les bras » et filait dans les vestiaires avec n’importe quel prétexte dès qu’un  « exercice » se profilait . Ces pratiquants, depuis moult saisons, se firent néanmoins rapidement rattrapés et dépassés par les jeunes loups qui mirent leur ego de côté pour s’installer humblement devant le miroir et à la barre. Il n’en reste pas moins que malgré leur flagrante utilité, dans le monde du tango les cours «technique homme » sont peu courus.

Technique vs rôle

Là où il y aura quelqu’un pour acheter, il y aura quelqu’un pour vendre. Vous m’avez vu venir depuis le départ, j’en suis sûr. Nous avons donc d’un côté une masse de danseuses sans partenaire pour les cours et le bal, en demande. Devant la précarité du métier de professeur de danse, il y aura évidemment en face quelqu’un pour faire une offre. Un cours de tango pour les femmes ? Non, là c’est trop gros. Et si on disait qu’il y avait une technique « especial para la mujer ». Ben oui mon coco, ça, ça va se vendre ! 

Par ce que voilà au fond mon problème ou mon incompétence peut-être : je ne vois aucune différence technique (au sens strict) entre les deux rôles. La marche ? Les spirales, pivots et autres dissociations ? Certes les deux rôles du guide et du guidé sont fondamentalement dissymétriques et n’appellent pas la même récurrence des mouvements et séquences. Mais enfin, quelle qualité corporelle met en oeuvre un rôle que l’autre ignore ? Je vous en prie, éclairez-moi… Depuis des décennies les meilleurs danseurs ont toujours su passer d’un rôle à l’autre, sans sourciller. Le mouvement Tango queer a aussi fait de la désexualisation des rôles un étendard de la modernité de tango argentin.

Allez, un petit dernier pour la route. Que peut-on attendre d’en atelier technique femme ? Lisons un peu les programmes : ochos, boléos, ganchos, élégance de la marche (ha tiens, une originale) et … et … et … le grand gagnant, toujours premier au podium de l’élite du marketing tango au féminin : les adornos. Mais oui, mais c’est bien sûr ! C’est pas ces gros bourrins de mecs qui vont travailler les fioritures et autres ornementations à base de plantage de talon aiguille. Le dictionnaire des adornos est donc un grand classique de ce qu’un atelier spécial femme tentera de vous vendre mesdames, légitimant à hauteur de talon aiguille un espace qui vous est réservé. Parfois, on vous ajoutera en prime un styling fusion kiz-truc et bâcha-machin par un professeur en mal de reconversion vers des danses plus rémunératrices ces derniers mois.

Si ce type d’atelier n’était qu’une perte de temps ou d’argent, nous le mettrions aux pertes et profits de la médiocrité de l’enseignement général du tango argentin, mais je n’ai encore jamais vu une barre, un mur ou un miroir guider la contre-rotation d’un boléo, par exemple. C’est un souvent sur ce dernier point que réside l’essentiel de l’escroquerie intellectuelle des présentations de ces ateliers : faire croire aux danseuses qu’elles sauront mieux décoder une intention guidée grâce à un atelier en solo alors qu’elles n’exploreront que des séquences de mouvements parfaitement interchangeables dans les rôles du tango.

Ainsi Messieurs, quand une danseuse commence à sortir du boleo-gancho-rulos-piquar par paquet de douze sans que vous n’ayez pour le moins du monde indiqué autre chose qu’une paisible marche, ne vous inquiétez plus, votre partenaire sort d’un stage technique « rien que pour elle »…