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Une approche globale de la pédagogie du tango argentin (II)

Commençons, une fois n’est pas coutume, par une petite digression avant de rêver à une école du tango plus efficace. Une des réactions au précédent article de la série fût : « n’est-ce pas un peu trop sérieux tout cela pour des amateurs qui dansent simplement (?!) en bal le samedi soir ? ». Outre le fait que l’amateurisme n’a pour moi jamais été synonyme de médiocrité, il n’y a aucun rapport avec la professionnalisation d’une activité et son degré de maîtrise. Il suffit pour s’en convaincre de parcourir les nombreux cours de danse sociale partout en France. Cette série d’articles n’est pas là pour ériger une quelconque vérité, mais bien partager un diagnostic croisé de plusieurs pratiques artistiques que j’ai moi-même parcouru et de comprendre pourquoi le tango reste à la traîne dans son offre pédagogique. Plus important que tout, il me paraît nécessaire de faire le point sur les risques que prend n’importe quel pratiquant de n’importe qu’elle activité physique à répéter des successions de mouvements n’ayant aucune logique fonctionnelle et aboutissant à terme à des pathologies articulaires et fréquemment à ce qu’on appelle pudiquement des accidents de piste (entorses et autres déchirures). Petit rappel : il n’y a aucune raison dans le cadre d’une pratique sociale pour que votre tango vous fasse souffrir d’une quelconque manière… Bizarrement d’autres disciplines considèrent que pour réaliser un atelier d’éveil à des enfants de 6 ans, il faut plus de 600 heures de formation afin de ne pas courir de risque, mais nous y reviendrons…

Revenons donc à nos moutons après un premier article s’appuyant donc sur l’organisation d’une formation musicale académique pour démontrer qu’elle se fondait naturellement sur une transversalité des enseignements pour amener les élèves à un plus grand degré de subtilité dans leur perception et les choix qui en découlent, à la nécessaire émancipation de ceux-ci pour qu’il puissent parcourir leur propre chemin d’exploration et à l’attachement à une ouverture vers la finalité de l’expression des musiciens (par analogie aux danseurs) s’opposant aux techniciens instrumentaux (dans le cas qui nous intéressent : des bêtes à sortir des figures…).

Continuons donc notre discussion sur la formation des danseurs de tango (de bal).

Qu’est-ce qu’un bon danseur de bal ?

Comme pour les chasseurs du bouchonois, il y a le bon et le mauvais danseur.bouchonoisBien souvent à la vue du regard effrayé de certains danseurs devant des figures parfois trop alambiquées en bal ou dans mes cours, je m’amuse à demander aux femmes de l’assistance : « qu’attendez-vous de votre danseur ? ». Je vous recommande de tenter l’expérience autour de vous, quelque soit la danse, vous y retrouverez peu ou prou les mêmes réponses.

Dans le top 5 des réponses, on trouve en ordre dispersé :

  • Qu’il danse avec la musique/en rythme.
  • Qu’il soit confortable.
  • Qu’il me surprenne.
  • Qu’il m’offre des espaces d’expression.
  • Qu’il me fasse l’amour passionnément en rentrant du bal… (pour ce dernier point, je ne m’aventure à aucun exercice pédagogique…)

Vous avez remarqué que nulle part dans ces réponses n’est représentée une assertion du genre « qu’il me fasse faire des triples boléos ». D’évidence, les pratiquantes se fichent de cela en première instance, cette capacité n’arrive que dans le cadre ou les modalités d’exécutions sont à la hauteur des qualités citées plus haut.

D’ailleurs, si l’on poussait le vice à demander à la communauté tanguera qu’elle est la caractéristique principale de leurs danseurs de scène préférés, on y retrouverait bien certainement des réponses sublimant les éléments techniques. La musicalité, l’émotion qu’un couple transmet au spectateur, l’histoire racontée par une chorégraphie, le jeu (oui, il est possible de sourire et s’amuser dans une « démonstration de tango »), peut-être même les costumes seraient des réponses fréquentes. Il est certainement impressionnant de voir des couples enchaîner les portés et autres grands écarts, mais après quelques années dans le circuit, de nombreux danseurs comprennent que ces éléments sont bien éloignés de l’essence d’une danse populaire et colportés par un tango de cabaret, le « tango for export » promu par un gouvernement argentin en mal de rentrée de devises étrangères.

A l’école idéale du tango

Croisant donc les envies des danseurs autant que l’organisation des formations académiques nous pouvons rêver à ce que serait une école idéale du tango argentin à laquelle nous prendrions plaisir à nous rendre. Sans s’étendre sur le sujet une telle école serait bien sûr constructiviste et permettrait à chaque élève d’être acteur de son apprentissage afin de le rendre aussi efficace que plaisant. Nous y reviendrons…

Nous pourrions par exemple dessiner quelques grands pôles d’activités pour cette école.

Culture générale du tango

Le premier serait dédié à la culture générale du tango. Il permettrait d’éviter la création d’une forme de culture hors sol tel qu’on l’observe déjà dans de nombreuses associations, c’est à dire déconnecté des origines historiques du tango. Dans la continuation de la diffusion d’une culture populaire ayant traversé depuis plus d’un siècle le monde entier au point d’être élevée au rang de patrimoine immatériel de l’humanité par l’Unesco, ce pôle aurait aussi la fonction d’ouvrir les élèves sur les formes contemporaines d’expression, dérivées des formes dites authentiques. Nous parlons ici autant de la danse, que de l’évolution musicale et des courants littéraires ou picturaux associés. Oui oui, le tango n’est pas qu’une danse. Ha vous ne saviez-pas ?

Un tel pôle ferait par exempartition de la milonga "la trampera"ple la part belle à l’histoire de la région du Rio de la Plata de la fin du 19ème siècle, l’histoire de l’immigration argentine et de ses mouvements sociaux, indissociables des paroles des tangos.

Formation musicale

Le second pôle se concentrerait sur la formation musicale. Ce pôle s’occuperait de la formation musicale du danseur pour lui permettre de reconnaître les formes, les structures, les grands courants de compositions. Il serait garant de la formation rythmique notamment. Savoir battre la mesure, reconnaître un temps/ une mesure/ une carrure me semble être un minimum pour un danseur. Il permettrait de faire le lien entre les structures mélodico-rythmiques du tango et les possibilités d’interprétation. Il n’est peut-être pas utile au danseur amateur de savoir lire une partition, mais à la vue de mes contemporains dansants, il est urgemment nécessaire de reprendre les bases du solfège rythmique par exemple. Il s’agit ici aussi de clarifier les différentes formes musicales, styles et interprétation, pour mieux utiliser la musique comme support (et non comme accompagnement…) de notre danse.

Éducation physique du danseur

Il y aurait un pôle dédié à l’éducation physique du danseur. Il s’agit ici selon le cadre enseigné (bal / spectacle) d’améliorer les capacités cardiovasculaires, la souplesse articulaire, ou pour le moins de connaître ses propres limites et celles de ces potentiel(le)s partenaires. C’est dans ce pôle que l’on retrouve les activité destinée à l’amélioration de la sensibilité au mouvement, de l’équilibre, des amplitudes, avec des techniques d’éducation somatiques particulièrement adaptées aux publics adultes et plutôt sédentaires. En clair, pas de bras, pas de guidage !

exercices de prise de conscience corporelle

Technique de danse

Enfin, un pôle technique de danse. Tiens, des cours de danse (et non des cours de tango…) ! Dans ce pôle seraient enseignés les différents aspects de notre danse. La marche, que tout le monde revendique sans réellement s’y appliquer, les figures dans le cadre du bal et les figures plus scéniques. C’est dans ce pôle que serait abordées toutes les techniques d’improvisation nécessaire à la variété des expressions individuelles (non vous ne voulez pas être le clone de votre professeur) et l’éthique de la piste. Rappelons à toutes fins utiles que l’invitation, la circulation en bal sans gêner les autres couples, et quelques autres codes du monde du tango sont des apprentissages et que par conséquent, il faudra bien se résoudre un jour à les enseigner spécifiquement.

Un bonus

La formation des formateurs. Par ce qu’il ne suffit d’être un bon interpréte pour être un bon enseignant, la formation des animateurs se doit d’être aussi organisée, mais nous y reviendrons dans un prochain article.

Du rêve à la réalité… ou pas

Je suis persuadé qu’une telle école à sa place dans le monde du tango et je milite activement pour la réunion de toutes les compétences nécessaires à la création d’une telle structure, qui serait agnostique au style. À vrai dire elle existe déjà pour les pratiquants les plus zélés, capables de parcourir des kilomètres pour collecter auprès de chaque « spécialiste » les bouts de formation qu’ils recherchent. Tango Kiosk (y a pas de mal à se faire un peu publicité non plus) est d’ailleurs une des rares écoles en France à proposer une transversalité des enseignements, mais bien que d’autres s’y attellent aussi, nous sommes une extrême minorité à posséder les compétences et expériences requises à une telle entreprise.

Le marketing du tango qui vous rendra schizophrène

5610079Seulement le marketing est passé par là pour entretenir la schizophrénie quotidienne de nos contemporains. Tel les vieux pieux récoltés dans les études et autres sondages, la volonté collective et les actes individuels sont bien loin d’une zone de cohérence (si vous pensez que nous devrions être plus soucieux de l’environnement, pensez à la dernière fois que vous a pris la voiture pour une trajet de moins d’un kilomètre, jetez vos piles dans la poubelle verte et vos mégots sur la plage…). Ce marketing dans le tango, alimenté par des photos érotisantes de couples effectuant le kamasutra des figures de scènes pour vendre du tango de bal est omniprésent. A cause de lui, nombreux sont ceux qui pensant trouver la lumière dans les reflets des tenues à paillettes s’en retourne quelques temps plus tard à ne plus danser par dégoût d’un tango par trop industriel. Nous ni pouvons rien d’autre à titre individuel que faire des choix plus cartésiens et repousser ces publicités en expérimentant le plus grand nombre de situations d’apprentissage avec le plus grand nombre d’intervenants possibles.

Par ce qu’une culture populaire peut aussi être empreinte de subtilité et de complexité sous-jacente, il va m231081905_73858cf672_ze falloir (encore) mettre les pieds dans le plat. Une partie non négligeable de la communauté tanguera que je côtoie possède la culture artistique d’un Franck Rybery matinée de Nabila. Son immense majorité n’aucune expérience artistique ni sportive avant de tomber dans le chaudron du tango. Pourtant chaque jour, ces membres là se croient légitimes à discourir de tout ou partie de son enseignement, de sa pratique et de toutes les fausses originalités que la médiocrité commune peut inventer. Tiens si on faisait une soirée à thème tango-clown, déguisé en hôtesse de l’air ? Quand on comprend rien à ce qui se passe à l’intérieur d’une matière, le plus simple pour briller facilement reste de pousser l’imposture à créer des ponts avec toute chose qui lui est étrangère… Nous pourrions être totalement indifférent à ces comportements si seulement ils ne prescrivaient pas un doute chez les danseurs à l’attitude la plus sincère. J’en veux pour preuve une danseuse expérimentée me demandant si telle ou telle figure était guidée, à force d’être malmenée sur la piste et de se faire invectiver à réaliser un mouvement non conduit.

Oubliez le ministère

Dans un monde parfait, l’éducation artistique, comme toutes les autres formes d’éducations bénéficieraient d’un cadre, ministériel, fédéral, ou d’une fondation spécifique. Seulement le tango est orphelin de toutes ces choses. Parfois pour son bien à la vu des dérives des fédérations de danse et du sport, des travers du ministère de la Culture et de l’Éducation nationale. Parfois pour son malheur devant toutes les impostures auxquelles nous pouvons assister.

Le pire dans tout cela : nos organismes tutélaires ont la sympathique idée de classer le tango argentin dans la catégorie des pratiques folkloriques !!! Nous pourrions aussi bien jouer de la flûte de pan en poncho aux abords de la gare SNCF du coin, ça leur ferait le même effet. Comme les DRAC, CND, collectivités territoriales n’ont aucune connaissance des tenants et aboutissants de notre art, elles se réfèrent dans le meilleur des cas à des pratiques reconnues par l’état (danse classique, moderne jazz et contemporaine) et dans le pire à une espèce de cliché véhiculé par la télévision. Je vous passerais ici les dernières discussions avec le responsable d’un lieu de diffusion artistique ne sachant pas que le tango se danse avec des chaussures et interdisant l’accès à son si précieux plateau de danse ou un directeur des affaires culturelles d’une grande ville de ma région voulant m’apprendre mon métier à base de danse avec les stars. Vous pouvez vomir tranquillement. En ce qui concerne les élus, c’est le Graal si vous en trouvez un connaissant la matière ou simplement ouvert à comprendre que l’on ne parle pas de la guinguette à mémé.

En guise de conclusion…

Les compétences existent, fussent-elles éparses, la volonté des danseurs aussi pour remettre au centre de notre danse ses éléments fondamentaux, mais la structuration nécessaire à la création de pôles pédagogiques ne dépendra que des volontés individuelles d’une part et c’est à vous de la manifestez par vos choix de cours, de milonga, etc. Reste pour nous à remplir de telles structures avec des intervenants compétents et ce sera l’objet d’une prochaine comparaison avec le monde académique.