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…pour commencer à danser !

Préambule : toute «vérité» n’est pas bonne à dire.

J’imagine la joie que courte durée qu’on pu avoir certains à la lecture de ce titre. «Il va enfin fermer sa grande gueule de con prétentieux». Oui mes chers amis d’outre-chti, écrire un blog sur le tango qui ne ressasse ni les grands poncifs ni les contre-vérités du marketing actuel de notre danse est semble-t-il une activité à haut risque, professionnellement parlant. Quelques points de vue exposés dans les colonnes de ce blog font de moi «celui dont on ne dit pas le nom» dans ma propre région, au point d’être blacklisté de la majorité des invitations à enseigner ou musicaliser à 100 km à la ronde. Coucou les Lillois…

Dans une autre vie je serai peut-être un animateur clientéliste en mode Christine Cordula : «Ma chérrrrriiiieee tes houuuuits ils sont magnifaaaïque», mais dans celle-ci, cela m’est impossible.

En cette rentrée 2017, je suis toujours ébahis devant l’attitude d’une communauté de peu sachants toujours prête à étaler sa science en bal et sur les réseaux sociaux. La palme du ridicule revient aux commentaires dégoulinant de sottises que l’on peut lire en dessous des «démonstrations» des derniers maestros à la mode du quartier, pourtant incapables de tenir un axe et de poser un pied en rythme. Pour le voir faut-il encore avoir un regard exercé.

Lève la jambe, t’auras l’air d’un danseur !

C’est tout ce que ça m’inspire.

Ce billet est m’est venu de la résurgence du souvenir d’un article ayant prés de 20 ans et que je ne peux retrouver sur le site des «amis de l’alto». Il s’intitulait «j’arrête d’enseigner l’alto pour enseigner la musique». C’est un parallèle direct que je tenterai de tracer ici. Je salue au passage Michel Michalakakos, altiste de très grand talent, grand amateur de tango, au point d’avoir élaboré des centaines d’arrangements pour notre magnifique instrument. Par exemple : « Contrabajeando » pour 4 altos

Du véritable sujet de cet édito

Ce titre, un tantinet «pute à clic», mérite tout de même une explication plus sérieuse que son entrée en matière. Quand je parle d’arrêter le tango, je parle ici d’arrêter de prendre/donner des cours de tango où la réduction à cette seule discipline comme alpha et oméga place hors champs toutes autres possibilités offertes pour explorer notre art.

Mieux, j’ai le doux espoir que certains de mes pairs puissent s’engager sincèrement dans la voie d’une pédagogie intégrale, en se formant avec sérieux à des disciplines connexes qui enrichissent autant leur danse que leur enseignement. On arrêterait alors de cacher les lacunes avec le voile pudique d’un style traditionnel ou fantaisie. Une utopie.

Sortir du folklore sclérosant

Si attachés que sont les débutants et certains pratiquants chevronnés, parfois bloqués dans les années 40, à revendiquer un exotisme latin suranné, on assiste parfois à une forme de sclérose de la danse. Rappelons qu’une sclérose est un durcissement pathologique d’un organe. Notre organe est ici autant la guinche que son artisan le danseur, dont la rigidité intellectuelle l’empêche de voir un panorama plus large de la danse, de ses outils, de ses enjeux. Parfois si figé dans le hublot du tango, il réduit d’autant son champ de vision.

Je tiens ici à vous signaler que la majorité des danseurs de bal que je rencontre sont encore persuadés que «Piazzolla, ça ne se danse pas» par exemple. Le hublot se fait ici microscope, vérité définitive qui omet soigneusement la production des innombrables arrangements d’Astor Piazzolla au sein de l’orchestre d’Aníbal Troilo».

S’ouvrir à d’autres pratiques, qu’elles soient académiques ou populaires, permettrait sans aucun doute à notre communauté de gagner en maturité en sortant du cadre. Peut-être qu’expérimenter l’impro contact donnerait à certains l’intuition que le guidage du tango ayant nourri ses prémices, il pourrait bénéficier des recherches accomplies depuis dans ce domaine à l’instar d’autres disciplines. Peut-être que la participation à un cours de barre au sol indiquerait à d’autres que le corps, comme outil du danseur, se doit d’être analysé en dehors du contexte biaisé du tango, pour enfin comprendre la mécanique qui sous-tend nos mouvements quotidiens. Enfin, s’initier à une technique somatique telle que la méthode Feldenkrais aurait peut-être définitivement raison de ces infinies répétitions sans aucune variation ni lien avec les facultés cérébrales d’intégration que je peux observer dans de trop nombreuses interventions pédagogiques.

En bref, notre danse pourrait sortir de l’âge bête en s’offrant un voyage vers de nouvelles terres d’explorations, nourrissant ainsi une forme d’intelligence collective manquant cruellement à notre communauté. On pourrait se prendre à rêver d’une forme d’éducation populaire au tango, renforçant le savoir critique jusqu’à comprendre la portée politique actuelle d’une danse fondée sur la communication interpersonnelle infraverbale, de l’adaptation permanente à l’autre ou de l’organisation collective d’un espace partagé. Oui, je rêve d’un autre monde…

S’ouvrir à de nouvelles communautés de danseurs

Sortir de son cercle de connaissance habituel, c’est avant tout aller à la rencontre d’autres danseurs, praticiens, d’autres cultures. Aussi enrichissante soit intrinsèquement la démarche, elle nous permet aussi de montrer ce qu’est réellement notre danse, en dehors de tous ses clichés et représentations raccourcies.

Il y a deux ans, j’étais par exemple inscrit dans un cours de danse pour adulte mêlant barre au sol et chorégraphies Moderne-Jazz. Ce cours était dispensé par mon amie Élodie Obert, dont je dois louer ici les exceptionnelles qualités humaines et de danseuse. Ce cours ne m’a pas seulement permis de découvrir de nouvelles sensations (et quelques lacunes…), il m’a aussi permis de montrer de quoi parle notre danse à la pause. «Ni guinguette, ni paillette», vous connaissez mon credo.

C’est quasiment un travail de militant, mais expliquer autour de nous à d’autres danseurs ce dont parle réellement notre danse est certainement le meilleur moyen de leur faire franchir la porte d’une session d’initiation. Ainsi, ces participants peuvent s’en retourner chez eux et possiblement élargir le cercle des curieux et futurs participants à leurs amis. Imaginez la communauté que nous pourrions construire si chacun allait porter la bonne parole du tanguero en créant des liens avec des yogis, des pratiquants d’arts martiaux, du cirque, du théâtre, des musiciens…

Mieux connaître sa propre danse

Participer à d’autres cours de danse vous permet non seulement d’enrichir votre danse, mais aussi de mieux la définir. Rappelons que les philosophes nous expliquent qu’il est impossible de penser notre monde sans les mots pour le décrire. De la même manière, comment penser notre danse sans un vocabulaire du mouvement qui ne dépasserait pas le champ moyen (et donc médiocre) d’un tango monolithique conservé dans le formol d’une transmission par compagnonnage traditionnel ? Personne ne vous demande de devenir historien de la danse ou expert de toutes ses disciplines. Nonobstant, il me paraît difficile de décrire le tango sans une comparaison comme le ferait un musicien décrivant un courant musical en comparaison d’un autre.

Voyez ici les possibilités infinies d’améliorations qui s’offrent à nous. Nous pouvons dans cette démarche augmenter notre culture générale dansée, mais aussi nous concentrer de retour au studio, sur ce qui fait la substantifique moelle de notre danse. Nous pourrions dès lors nous concentrer sur nos découvertes dans un périmètre mieux défini du tango et surtout développer un style personnel.

C’est la fin de la guerre des clones que je vous promets, où les élèves sont des reproductions en réductions de leurs professeurs, où les pas ne se limitent plus à l’extraction des séquences des couples à la mode relayées par des chaînes YouTube et Facebook sans originalité ou des producteurs de festivals sans ambitions artistiques. La liberté putain!!!

Parlons musique

J’ai déjà entrepris ce sujet dans des articles précédents comme Les bénéfices du travail rythmique pour votre tango ou l’école idéale du tango. J’observe avec un certain désarroi que la communauté tango désigne pompeusement la connaissance basique des éléments musicaux commun à toute la musique occidentale «interprétation et musicalité du tango». Quand je vous dis qu’il serait nécessaire d’abandonner le tango pour étudier la danse, nous pouvons étendre la démarche à la musique.

Très peu nombreux sont les cours où l’on peut entendre parler de mesure, de carrure, de phrase musicale, de chant, de contre-chant, de support rythmique, de voix, d’altérations, d’accentuation, bref de tous les choix qu’un compositeur a faits pour rendre sa création singulière ou servir un texte. Pourtant, la littérature scientifique nous donne matière à comprendre comment le manque d’intégration d’une plus fine dimension rythmique est un facteur essentiel de l’efficacité dans l’apprentissage du mouvement. Vous trouvez ici, ici, et quelques ressources pour vous en convaincre. J’ai bon espoir de vous en faire une traduction résumée dans les semaines à venir.

Alors que faire si votre professeur ne peut vous instruire à ce sujet ou que vous vous sentez un peu court sur le sujet auprès de vos élèves ? Encore une fois, oubliez le tango un instant et mettez-vous dans la peau d’un individu souhaitant apprendre le chant ou un instrument. Autour de vous, il y a forcément une école de musique, une association, un SEL où un professionnel partagera avec vous son savoir. Si toutefois aucune solution de ce type ne vous était offerte, des chaînes YouTube de vulgarisation, des sites spécialisés et des applications mobiles existent. Avec un effort minimal, vous trouverez toujours une solution.

Là, c’est un nouveau monde qui risque de s’offrir à vous. Outre le fait de rencontrer des gens qui pourront s’intéresser à notre art et vous expliquer que la structure du tango ne se limite pas à l’inoxydable 2×4, vous pourrez vous découvrir des capacités d’écoute jusque là insoupçonnées. Mieux encore vous pourriez expérimenter une véritable révolution dans votre parcours d’enseignement : la mise en place du rythme précède celle du mouvement. Sinon, vous pouvez continuer à apprendre par coeur des séquences pour espérer un jour les placer sur la musique et commencer à interpréter. Rien n’est impossible.

Dégager les gourous

Un effet de bord observé de la démarche consistant à replacer le tango dans un panorama beaucoup plus vaste de la danse est de vous faire rencontrer les professionnels d’autres disciplines. Le choc peut alors être rude à la rencontre d’ancien de l’opéra de Paris ou des ballets Béjard, d’un maître de yoga, etc. Précision des consignes, qualité des séquences d’échauffement, structuration du cours et du plan pédagogique, une certaine humilité dans les parcours académiques… Voilà qui pourrait donner matière à contraste. Difficile effectivement, après un voyage quasi initiatique en terre de compétences de revenir à la médiocrité hebdomadaire d’un animateur sans formation. Vous pourriez alors avoir envie de voir ce qui se passe ailleurs dans le monde du tango cette fois-ci, c’est probablement pour cela qu’une majorité de mes paires reste engluer dans une conception aussi fantasmée que sectaire se résumant à : «en tango, c’est différent».

Je maintiens ici, histoire d’entretenir les inimitiés en cours, que si la culture générale artistique était un poil plus élevée dans notre communauté, les deux tiers des cours que je connais fermeraient dans le mois. Ils laisseraient ainsi la place à des professionnels dûment formés, correctement rémunérés. Ils stopperaient par la même occasion un bon nombre d’escroqueries consistant à dispenser de l’argent public à des associations d’animation, donnant bonne conscience à l’édile local et occupant des têtes grises désœuvrées. On pourrait aussi cesser de voir des pseudo chorégraphes nous balancer leur daube contemporaine issue des financements et copinages avec la DRAC ou le conseil départemental.

Sans conclusion aucune

De mon point de vue, notre danse vit aujourd’hui le pire de ce que le ministère de la Culture officielle et dépolitisée, de la décentralisation des politiques culturelles devenues politiques événementielles et de divertissement, de l’uberisation forcenée des statuts d’artistes et de la société «starmania» pouvaient produire.

Seulement, je tente de rester positif et je me persuade chaque matin qu’en ouvrant le champ des perspectives au-delà du périmètre autocentré du tango, il reste une possibilité pour que cette danse ne soit plus cantonnée à la médiocrité quotidienne.

Pour se libérer de ce véritable maelstrom engloutissant toute originalité et compétence dans son centre, il faudra plus que trois likes sur un article. Retroussons-nous les manches:

Arrêtons le tango et commençons la danse !

PS : dernier hommage à la fake culture :

Les rêves donnent du travail.

Paulo Coelho ; Sur le bord de la rivière Piedra (1994)