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Camarade Kioskien, je te propose aujourd’hui un voyage en terre peut-être inconnue, un voyage en Feldenkrais. Loin d’être un expert du sujet, mais plutôt un amateur éclairé, il me semble important de partager en quoi la méthode Feldenkrais a changé mon rapport au corps, au tango et à son enseignement. Avant toute chose, il me faut prendre un temps pour définir de quoi nous allons parler.

Préambule : sans conflit (d’intérêts)

Pour tous les sceptiques et autres pataphysiciens lecteurs de ce blog qui penseraient que je vais me livrer dans cet article dans la promotion d’une pratique pseudo médicale occulte. Sachez que je n’ai aucun intérêt personnel à vous présenter la méthode Feldenkrais autre que de partager mon ressenti. Je ne fais pas partie des groupes complotistes tendance antivax ou membre d’une fachosphère soutenant que le virus Ebola est une création de la CIA. Je ne suis pas adepte de l’homéopathie dont on cherche encore la preuve de l’efficacité et je ne soutiens pas non plus que l’on peut guérir le cancer avec des plantes. Voilà !

Cette mise en bouche est là pour te rappeler que les thérapies alternatives ou complémentaires, les méthodes dites holistiques, bien qu’ayant de réels effets observables dans des domaines particuliers, ne doivent jamais se soustrairent à une analyse scientifique. Je remercie donc par avance les pseudo-sophrologues, art-thérapeutes du cri primal et autres aspirants naturopathes de ne pas utiliser et pervertir cet article. Oui Camarade Kioskien, je suis parfois étonné de voir ces propres écrits savamment détournés par ceux-là même qui en étaient la cible initiale.

Feldenkrais kézako ?

Avant de discuter de l’intérêt de la pratique de la méthode Feldenkrais dans notre danse et de mon expérience personnelle sur le sujet après une petite dizaine d’années de pratique intermittente, il me semble pertinent de revenir à quelques définitions, tant cette discipline est encore trop méconnue dans notre pays.

Si tu n’as jamais participé à une séance de prise de conscience par le mouvement, la méthode Feldenkrais pourrait ressembler au premier abord à un cours de gymnastique douce pour pensionnaire de l’EPAD du quartier. Voir un groupe de mamie déplacer le genou de quelques millimètres ne donne effectivement pas la dimension révolutionnaire de la méthode. Cependant, passé la première impression, il se peut que tu expérimentes une des découvertes les plus importantes pour ton bien-être et ta danse au cours de ton parcours de danseur de bal.

La méthode Feldenkrais s’appuie donc sur le mouvement, considéré comme le meilleur révélateur de notre façon d’être et d’agir. Elle pose comme postulat que nos mouvements sont indissociables de notre être et elle propose l’exploration de mouvements faciles, mais inhabituels, exécutés sans effort. La méthode a été mise au point pour aider à trouver le geste juste, c’est-à-dire celui qui n’engendre ni tension ni douleur dans sa réalisation. Elle refuse ainsi la répétition mécanique d’un geste et toute forme d’objectivation, mais se concentre sur la prise de conscience de nos habitudes corporelles, le plus souvent automatisées. Certains la qualifient d’anti-gymnastique destinée à libérer le corps de ses carcans pour retrouver aussi l’envie de jouer, de se faire plaisir. En bref, la promesse de la méthode Feldenkrais est la (re)découverte du plaisir de bouger, d’une utilisation de notre plein potentiel physique et intellectuel, avant même de se soucier à l’étendre.

Au-delà des bienfaits apportés au mouvement, ceux qui pousseront la curiosité jusqu’à découvrir les trop rares écrits de Moshe Feldenkrais découvriront que cette prise de conscience englobe nos choix de vie quotidiens. Pourquoi agir tel que nous le faisons ? Pourquoi accepter que la douleur et l’effort soient des préambules nécessaires à toute forme d’une réussite préconçue ? Un livre comme «The Potent Self: A Study of Spontaneity and Compulsion »(terriblement mal traduit par «La puissance du moi: Exploitez toutes les facultés de votre cerveau et de votre corps») apporte des ressources concrètes beaucoup plus utiles que le toujours trop fourni rayon dévolu au développement personnel des libraires.

Pour terminer cette courte présentation, il existe une citation de Moshe Feldenkrais qui résume à elle seule l’ambition de la méthode :

«L’impossible devient possible, le possible devient facile, le facile devient agréable, l’agréable devient élégant »

Le cadre générique de l’éducation somatique

Souvent classée dans la catégorie des thérapies alternatives, la méthode Feldenkrais fait avant tout partie de la famille des techniques d’éducation somatique. De mon point de vue, elle est d’ailleurs la plus aboutie à ce jour et celle dont les concepts énoncés il y a des décennies tendent à être confirmés par les progrès de la science et notamment de l’imagerie médicale.

Les méthodes d’éducation somatique regroupent plusieurs approches corporelles qui visent toutes à augmenter l’aisance, l’efficacité et le plaisir du corps et du mouvement par le développement de la conscience corporelle. Elles auraient donc un plus grand intérêt à être enseignées avant la découverte d’une pathologie. Seulement le monde est ainsi fait que la plupart des pratiquants découvrent ces méthodes après l’apparition d’une douleur chronique oui d’un traumatisme. C’est pour cela qu’elles sont bien souvent qualifiées de thérapies alors même qu’elles devraient intervenir en prévention des risques liés aux activités physiques.

Dans la famille des méthodes d’éducation somatique, on regroupe les techniques suivantes : l’anti-gymnastique ; la gymnastique holistique ; la Gymnastique sur table TCP ; la Méthode de libération des cuirasses ; la Technique Alexander ; la Technique Nadeau ; le Movement Ritual, la méthode Emballons-nous, le BodyMind Centering, l’eutonie Gerda Alexander, la méthode Laban-Bartenieff, la Kinetic Awareness et l’Ideokinesis. En clair, la famille est grande et je lui soupçonne de posséder comme dans toute bonne famille quelques cousins moins doués que les autres et que l’on est bien obligé d’inviter à la fête, même si on ne veut pas entendre parler d’eux le reste du temps. On peut, en revanche, exclure les méthodes comme l’ostéopathie ou la méthode Mézières, visant avant tout le soin.

Le panorama ne serait pas complet si j’omettais la méthode Pilate. Cette dernière a subi les affres de la mode et d’un faible contrôle de la formation des instructeurs. Pis, après un combat juridique mené au début des années 2000, le Pilate s’est retrouvé qualifié de terme générique décrivant une activité physique douce, en dehors de toute certification des instructeurs, comme peur l’être le yoga. Gros avantage : il y a toujours un cours de Pilate disponible à la MJC du coin. Désavantage : tu n’es pas à l’abri de tomber sur un charlatan dont la formation laisse à désirer et dont les programmes d’exercices pourraient blesser. Allez-y donc à pas feutrés.

Les principes communs à ces méthodes

Dans éducation somatique, il y a éducation et somatique. Trop balaise le mec ! Cela nous donne une première piste sur ce que l’on peut attendre de celles-ci.

Éducation

Ces méthodes posent pour premier postulat qu’un corps non sollicité dans toutes ses potentialités perd ses facultés de fonctionner correctement. Considérant toute habitude comme un apprentissage, les plus mauvaises d’entre elles apportent mêmes compensations négatives et dérèglements. C’est ainsi que l’on peut parler de véritables désapprentissages. Cependant, ces méthodes posent aussi un second postulat : la plasticité cérébrale et corporelle tout au long de la vie. Cette dernière est aujourd’hui démontrée bien après la construction des méthodes somatiques. En clair, nous pouvons toujours recommencer à apprendre, car nos tissus (muscles, tendons, ligaments, nerfs) demeurent malléables à tout âge, ou presque et notre cerveau continue de se réorganiser jusqu’à un âge très avancé. J’avais d’ailleurs déjà écrit l’impact de la danse à ce sujet, ici et .

Somatique

Qu’est-ce que le Soma ? Et bien, c’est un mot un peu pompeux pour désigner notre corps, plus exactement l’ensemble des cellules non reproductives de notre corps. Dans le contexte de l’éducation somatique, le corps est perçu de l’intérieur, « à la première personne ». La participation d’un élève à cette activité requiert donc une écoute intérieure active nécessaire à une évolution par la compréhension (par opposition à la correction).

Objectifs communs

Chaque méthode découle d’une façon particulière de comprendre la dynamique psychocorporelle. Cependant, ont peut leur trouver des points communs essentiels. Ces méthodes sont avant tout expérientielles : nous allons donc ressentir avant de comprendre. Les connaissances théoriques viennent après le ressenti. De plus, les évolutions apportées par la méthode ne sont pas le fruit de l’intervention de l’éducateur, mais bien du processus dans lequel nous nous engageons dans la pratique d’une méthode. Aussi, ces méthodes permettent le développement d’une meilleure acuité dans notre écoute des signaux corporels, dans la spatialisation et la posture (ou de « l’acture » comme aimait à l’appeler Moshe Feldenkrais). Enfin, mettant hors-champ les notions de performances tout en de focalisant sur l’efficacité du mouvement, elles contribuent à la prévention des blessures, douleurs et gênes. La liberté qui en découle favorise l’expression par le mouvement, ce qui devrait questionner plus d’un lecteur de ce blog.

Petite note aux débutants : les sensations et apprentissages de chacun peuvent être différents et liés à la subjectivité du pratiquant pour une séance donnée. Il ne faut donc pas s’attendre à des progressions linéaires et homogènes au sein d’un groupe.

Qui était Moshe Feldenkrais

Je ne pourrais décemment pas écrire un article sur la méthode sans parler de son créateur : Moshe Feldenkrais, au moins en quelques lignes. Moshe Feldenkrais est né en russie en 1904 et obtient à Paris un doctorat en physique après de nombreux déplacements.Ce doctorat l’amène notamment à assister le prix Nobel Frédéric Joliot-Curie avec lequel il pratique le judo ! Moshe Feldenkrais est d’ailleurs un pionnier dans le domaine puisqu’il fut la première ceinture noire de judo française. Un parcours déjà peu commun. C’est à la suite d’un traumatisme grave au genou, qui aurait pu le condamner au fauteuil roulant, qu’il élabore sa méthode. Elle est issue d’une combinaison de recherches en anatomie, physiologie, neurophysiologie, psychothérapie, exercices de rééducation, pratiques spirituelles, yoga, hypnose, acupuncture… Feldenkrais prétendait qu’il aurait affiné cette méthode après des mois d’exploration de très petits mouvements, et d’observation du processus d’apprentissage utilisé par les jeunes enfants pour acquérir la marche.

Il faut reconnaître qu’en quelques lignes on est déjà très éloigné de la biographie de certains grands pontes des thérapies new age à base de soupe au chou… Camarade, je te sais curieux et tu auras vite fais de trouver une biographie beaucoup plus complète de la vie de Moshe Feldenkrais (un indice…).

Voilà, se termine ici la première étape de notre voyage autour de la méthode Feldenkrais. Rendez-vous pour un second opus.

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