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Cette série sur la méthode Feldenkrais devait se terminer par un troisième volet en mode «easy reading» façon : les dix raisons pour lesquelles Feldenkrais améliorera votre tango. Cependant, l’appel de l’écritoire matinale m’a finalement conduit dans un plaidoyer pour l’adoption de la pratique plus dense et personnel que je ne le pensais, hors du contexte de la danse. Il te faudra donc, cher Camarade Kioskien, souffrir encore de ma prose un billet durant avant de retrouver la lecture de mes joyeux sarcasmes tangueros.

Au-delà de l’utilitarisme revendiqué pour les danseurs de la méthode Feldenkrais, je voulais donc revenir sur des points non couverts dans les deux précédents articles (ici et ), presque plus intimes et surtout plus essentiels que nos gesticulations en musique.

Un monde de perceptions, d’habitudes et de certitudes

De l’aspect esthétique au modèle fonctionnel du corps, se donner un peu d’épaisseur

Tous les animateurs d’activité artistique et particulièrement de danse savent à quel point nos élèves ont des perceptions atrophiées d’eux- même. «Trop grands, trop gras, tordus, et mes jambes et mes bras et ma tête (alouette!)… » Le miroir de la salle de danse, aussi imparfait soit-il, sera toujours moins déformant que le regard que les nouveaux arrivants portent sur eux-mêmes. En cela, toute forme d’activité corporelle de groupe est un bienfait, ramenant à la réalité du corps quotidien, loin des fantasmes qui nous sont vendus à grand renfort de Photoshop. Et voilà simplement illustré un point essentiel sur lequel repose la méthode : le biais de perception et notre immaturité individuelle à intégrer son influence.

«La carte n’est pas le territoire», cet aphorisme usé jusqu’à la corde prend néanmoins tout son sens ici. N’avez-vous jamais remarqué que certaines parties de notre corps sont totalement absentes de l’image que l’on s’en construit, ou de nos sensations quotidiennes ? La distorsion n’est pas seulement esthétique et liée à tel ou tel complexe, elle est aussi fonctionnelle. «Mal de dos, mal du siècle», cette expression ne serait pas aussi souvent utilisée si la majorité de la population n’avait occulté tout ou partie des sensations associées à cette région du corps. Cette ignorance d’une posture juste et de mouvements mécaniquement cohérents ne peut durer qu’un temps, celui qui précède l’apparition du dernier signal d’alerte : la douleur.

Voilà donc, à mon sens, une des forces principales de la méthode Feldenkrais. Elle nous permet de passer dans un premier temps d’une représentation figée et obsolète, en deux dimensions de notre corps à une exploration en volume et en densité. Les différentes séquences de mouvement que composent une séance de prise de conscience par le mouvement nous permettent de ressentir l’ensemble de l’appareil squelettique, musculaire, des organes. Il ne s’agit pas ici d’inventorier, mais bien de ressentir la dynamique des interactions qui rend cohérent le tout. En clair, là où d’autres pratiques se proposent d’imposer des solutions toutes faites à des problèmes stéréotypés, la méthode Feldenkrais nous propose déjà de bien illustrer le paysage d’une problématique avant de la régler. Exit le prêt-à-porter, Feldenkrais, c’est du sur mesure !

Tout n’est qu’habitude : choisissons les bonnes

Une des premières choses qui m’a aussi séduit dans l’approche de Moshe Feldenkrais, c’est la relation intime qu’il tisse avec ce qu’on appelle maintenant les neurosciences. Il est particulièrement didactique quand il s’agit de parler du développement du cerveau humain et des différentes dynamiques d’organisation qui s’y opèrent tout au long de la vie. En cela, même si je suis loin d’être un expert, je le trouve particulièrement en avance sur ce qu’ont pu développer les recherches en psychologie cognitive par la suite.

Schématiquement, si l’on devait résumer en quelques lignes ce qui sous-tend ici la méthode Feldenkrais, c’est l’utilisation des particularités du cerveau humain comparé à d’autres mammifères. Alors qu’une jeune gazelle naissante ne mettrait quelques minutes avant de pouvoir se mettre à se déplacer, le petit humain ne devra lui attendre des mois. Ce désavantage au départ n’est que l’effet négatif de ce qui fonde pourtant la supériorité du cerveau humain : son énorme plasticité. En clair : à la naissance, seules les connexions nécessaires à la survie sont déjà en place. La création de connexions supplémentaires, et donc toutes les capacités cognitives et motrices de l’individu, sera fonction des expériences et contextes dans lesquels l’individu sera amené à évoluer. Ce processus est permanent et notre cerveau se trouve être une machine auto modifiée tout au long de la vie.

Cette plasticité s’accompagne d’une capacité de généralisation ou d’inférence plus exactement pour l’homme.Très tôt,si un enfant a par exemple été élevé avec un chat blanc et qu’il rencontre un chat noir dans la rue, il sera capable de comprendre qu’il s’agit de la même espèce et le nommera «chat». En revanche, il n’est pas rare qu’un chien habitué au chat blanc pendant sa face de socialisation ne chasse uniquement que les chats d’une autre couleur. Cet exemple est certes trivial, j’en conviens. Mais pourquoi vous parler de ça ? Si ces généralisations nous permettent d’être efficaces, d’aller droit au but, elles sont parfois trop extrêmes au point de créer des raccourcis désastreux. La méthode Feldenkrais nous permet de délier tout cela.

En effet, ces raccourcis ou excès de généralisation trouvent leurs pendants en terme de mouvement dans notre mémoire procédural. Cette dernière guide (grossièrement) nos habitudes et rituels, qui forment nos actions et donc notre être. Renforcer sans cesse un chemin neuronal pour le rendre efficace dans le cadre d’un besoin habituel, c’est parfait. À moins que l’habitude en question ne soit destructrice. Les addictologues vous en parleront beaucoup mieux que moi… Dans une moindre mesure, nos habitudes de mouvement peuvent-elles aussi être destructrices et être à l’origine de pathologies.

Et voilà le second point qui fonde pour moi l’intérêt majeur de la méthode Feldenkrais : nous pouvons changer nos habitudes tout au long de la vie. Mais énoncer cela n’est malheureusement pas suffisant, faut-il encore proposer des manières de trouver de nouvelles habitudes et une motivation pour notre cerveau de remplacer l’une par l’autre. La recherche permanente du plaisir du mouvement est la réponse à ce second élément. En bon mammifère notre cerveau ne possède en dernier ressort que deux motivations d’apprentissage : rechercher le plaisir est fuir la douleur. Privilégier le plaisir n’est pas forcément plus efficace, mais certainement plus éthique.

Pour le premier, sans rentrer dans des considérations techniques folles, le simple fait de renverser le contexte d’exploration dans une position où le squelette ne s’organise plus en opposition verticale à la gravité propose une situation de neutralité vers toutes les options possibles d’un mouvement. La réversibilité du mouvement, les rapports proximaux, et la recherche de l’effort juste font aussi partie de l’outillage applicatif de Feldenkrais pour donner une information claire au système nerveux

Sur ce tout dernier point, je ne résiste jamais au besoin d’illustration dans mes cours de danse. De mémoire, elle est basée sur les travaux de Colgi, prix Nobel de médecine. Vous la trouverez en toute fin de l’article.

Eureka ! Quand les certitudes se brisent

Résumons: nous sommes des êtres aux perceptions tout à fait faillibles et dont le centre de commande principal passe son temps à chercher le chemin le plus rapide ou le plus générique pour sortir d’un problème, qui n’est probablement le plus efficace. Il n’en faut pas plus pour se retrouver dans la situation inextricable de l’impossibilité auto construite. «Je n’ai pas de rythme, j’ai deux pieds gauches…», «je ne pourrai pas…» est une des expressions que je dois entendre le plus dans un premier trimestre de cours (en général, mes élèves fuient avant le second !).

Voici donc pour toi une autre citation le Moshe Feldenkrais pour illustrer la chose :

La seule chose véritablement permanente dans nos modèles de comportement, c’est que nous croyons qu’ils le sont.

Voilà un joli coup de pied porté à la religion des pensées limitantes, dont le nombre d’adeptes ne cesse de croître en ces temps obscurs. Nos certitudes sont des illusions temporaires, même si elles sont parfois nécessaires. Il nous est facile d’intégrer qu’un enfant a besoin de certitudes intermédiaires lors de sa scolarité par exemple. En mathématique, on expliquera que les nombres sont positifs, puis relatifs, puis rationnels, puis imaginaires (oui ce truc bizarre, dont le carré est négatif…). Autant d’étapes où nous devons abandonner une certitude pour en raccrocher une autre. Pourtant, à l’âge adulte, nous nous comportons comme si toutes vérités étaient établies pour le monde qui nous entoure et surtout pour nous-mêmes. En voilà une belle stratégie pour ne jamais évoluer autrement que par l’entremise d’autrui.

Nous voilà enfin rendus au dernier point qui me fait considérer le travail de Moshe Feldenkrais comme un apport dont nous devrions tous avoir connaissance : son indéniable processus d’émancipation et de maturation de l’individu. Feldenkrais s’est lui-même essayé au sujet dans son livre : «L‘être et la maturité du comportement : Une étude sur l’anxiété, le sexe, la gravitation et l’apprentissage» (petit rappel d’usage, je mets un lien vers la boutique Amazon pour les références, mais passe par ton libraire en priorité !).

Feldenkrais et politique…

Je ne pouvais pas terminer cet article sans une petite digression militante. Ceux d’entrevous qui me prennent déjà pour un triste gauchiste réduit à la petite étiquette insoumise peuvent passer directement passer au bonus.

Ha, tu es donc resté mon cher Camarade ! Parlons un peu du monde qui nous entoure : un monde dans lequel les arts et la culture sont bornés dans le périmètre du non-agir dans la cité ; un monde dans lequel les associations dites «d’éducation populaire» qui devaient nous sauver de l’ignorance politique de l’adulte se retrouvent à donner des cours de yoga (coucou la MPT de Calais…) ; un monde où le déversement des grands poncifs en 144 signes a évacué la pensée structurée ; un monde où l’effort croissant est la valeur première ; un monde où la pénibilité, la douleur sont niées ; bref, un monde qui ne propose aucune alternative ; un monde où ceux qui possèdent tout expliquent aux autres qu’ils ne sont rien. Ce monde-là ne bénéficierait-il pas à promouvoir une méthode qui met l’individu au centre de sa propre évolution, qui pose comme postulat la liberté d’agir, reconnaît la diversité des chemins possibles pour un même objectif, refuse la fatalité du «no pain, no gain» ? Je suis personnellement persuadé qu’elle apporterait plus de révolutions intérieures que toutes les promesses de grand soir de la terre.

Pourquoi Feldenkrais et pas une autre méthode

Passer autant de temps sur Feldenkrais et aussi peu sur les autres pourrait paraître joliment suspect. Je n’ai pas expérimenté toutes les techniques d’éducation somatique, mais les plus facilement accessibles. Pourquoi donc avoir à ce point accroché à la méthode Feldenkrais ? Certainement par ce que je lui trouve les qualités des grandes œuvres : à la fois simple, dans ces concepts, élégante dans sa mise en œuvre et détachée de toute évidents en ce qui me concerne. Je trouve les autres aussi moins complètes, plus restreintes dans leur champ d’application. Peut-être aussi par ce que mon très humble parcours dans le monde de la physique m’a amené à côtoyer quelques lieux où Moshe Feldenkrais a établi ces théories (le CEA et le CERN dans lequel Moshe Feldenkrais a été invité pour une conférence filmée en 1981).

Le meilleur moyen de construire un avis reste encore de tester toutes les méthodes pour vous même !

Bonus : petite expérience à reproduire

Pour la reproduire, arme-toi d’un bandeau, de quelques feuilles de papier et d’un livre suffisamment lourd (un bon vieux bottin devrait faire l’affaire).

  • Première étape : bande les yeux d’une victime consentante.
  • Seconde étape : demande-lui de tendre les mains et pose le bottin sur celles-ci. le rôle du cobaye sera d’indiquer quand il sentira un changement de poids dans ses bras. Pose alors une feuille de papier sur le bottin. Si vous tu n’es pas trop bruyant, le cobaye ne devrait rien sentir.
  • Troisième étape : répéter alors l’opération en remplaçant le bottin par quelques feuilles de papier. Quand tu poseras une seule feuille supplémentaire sur le tas ainsi formé, il y a fort à parier que le cobaye indiquera qu’il a ressenti une différence !

Tu peux alors conclure devant une assistance totalement médusée qu’une information sensible n’est perceptible et consciemment disponible que si les capteurs censés transmettre l’information ne sont pas saturés. En conséquence, toute pratique en force ou en vitesse permet très efficacement de ne rien ressentir de subtil à ce que l’on fait et donc de n’y jamais rien changer ! Voici donc une excellente façon de ne pas progresser.

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