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Dans ce second article dédié à l’exploration de la méthode Feldenkrais, je ne souhaitais pas aller directement aux bénéfices que pourrait apporter cette méthode aux danseurs de tango, mais donner d’abord un petit aperçu des preuves scientifiques qui concourent à démontrer l’efficacité de la méthode. Malheureusement, je me dois d’être franc : mes recherches dans ce domaine n’ont pas été particulièrement fructueuses devant le manque de littérature scientifique sur le sujet. Ce sera donc en complément des courts résultats disponibles, l’occasion de revenir plus en détail sur la méthode Feldenkrais. Enfin, il faudra aussi me pardonner, camarade Kioskien, si la suite semble un peu plus technique que le premier opus dédié à la vulgarisation de la méthode.

Rappel sur la méthode Feldenkrais

La méthode

La méthode Feldenkrais (FM) a donc été mise au point par le Dr Moshe Feldenkrais au cours des dernières décennies du siècle dernier. Il affirmait que la base de l’approche était fondée sur le potentiel humain pour apprendre à apprendre.

Il a ainsi mis au point un ensemble de processus expérientiels, par lequel un individu ou un groupe pourrait être guidé à travers une série d’explorations basées sur le mouvement et les sensations. Le but de ces explorations est de pratiquer le processus non linéaire qui consiste à percevoir la différence entre deux ou plusieurs options pour réaliser la tâche d’un mouvement indiquée, et à faire un discernement sur lequel on peut ressentir plus de facilité, c’est-à-dire, exécuté avec moins d’effort.

Ces discernements perceptuels sont basés sur un jugement positif : les sensations agréables, de facilité et de réduction des d’efforts, sont comparées à un signal de rétroaction (feedback) moins favorable comme la douleur, la fatigue ou l’inconfort. De plus, les participants sont encouragés à trouver de nombreuses solutions alternatives à la tâche guidée afin d’augmenter les possibilités de faire d’autres distinctions et améliorations. Ainsi, le processus d’intention, d’action, de rétroaction, de prise de décisions et de reconstitution avec des adaptations constitue le cadre d’apprentissage dans un contexte somatique.

Les types de séances : PCM et IF

Je n’ai pas pris le temps dans le précédent article d’expliquer les deux modalités de prestations dans lesquelles s’inscrit la méthode. Le plus communément, ce sont des cours collectifs dirigés verbalement : prise de conscience par le mouvement, PCM, dont une voici une vidéo par le créateur lui-même. Il existe aussi une autre forme d’apprentissage, lors de séances individuelles, dirigées manuellement : l’intégration fonctionnelle (IF), dont voici une vidéo d’une séance, elle aussi dirigée par Moshe Feldenkrais.

Ces deux modes reflètent également les principes fondamentaux de l’approche de la méthode Feldenkrais : le mouvement doit reposer sur une intention significative pour que le système s’engage et qu’en prenant conscience que nous agissons et de la façon dont nous agissons, nous rendons possible le choix d’un modèle de mouvement alternatif. Bien que ces deux types de séances appliquent les mêmes principes d’exploration, elles se différencient par la proportion passive/active de la séance.

Les études sur la méthode

À ce jour, la méthode a été appliquée dans de nombreux domaines de par le monde allant de l’enseignement général avec des enfants ayant des problèmes d’apprentissage à l’amélioration de la performance dans les sports et le théâtre. Seulement, les publications scientifiques se sont concentrées sur les applications cliniques de la méthode dans le cadre du rétablissement de la santé et majoritairement dans un contexte collectif.

Dans le contexte de la pratique fondée sur des données probantes dans le domaine de la santé, les premières études systémiques remontent au début de notre siècle et passaient à la loupe les résultats de la méthode sur différents publics. Des groupes de personnes atteintes de sclérose en plaques, de lombalgies chroniques et de problèmes de cou ont notamment été étudiés. Ces premières études aux résultats mettaient en garde la communauté scientifique sur le faible nombre d’études disponibles et l’hétérogénéité des méthodes d’observation. Il a fallu attendre 2015 pour qu’une seconde étude systémique soit publiée, analysant près de 125 études éparses ayant un rapport plus ou moins direct avec la méthode, ensemble réduit à une trentaine d’études significatives. Cette analyse complète est disponible ici et décrit clairement le protocole de sélection utilisé pour limiter les biais.

Conclusions

De l’étude systémique

«Dans le champ clinique, il existe des preuves prometteuses que la méthode Feldenkrais peut être efficace pour une population variée, intéressée à améliorer des fonctions telles que l’équilibre. Il est cependant nécessaire d’effectuer un suivi attentif de l’impact individuel étant donné la diversité des données probantes au niveau du groupe et la qualité relativement médiocre des études disponibles à ce jour.»

Plus personnellement

Les résultats de l’étude systémique ici commentée ne sont pas si étonnants si l’on considère que nous vivons aujourd’hui dans un monde où le financement des études scientifiques et majoritairement dicté par la capacité du marché à tirer profit des résultats de celles-ci. Prouver qu’une méthode non médicamenteuse, ne nécessitant aucun outillage particulier et pouvant être enseignée hors du contrôle de l’académie de médecine reviendrait les laboratoires et l’industrie à se tirer une véritable balle dans le pied. Dans le champ médical, la méthode Feldenkrais vit donc certainement à peu près ce que l’ostéopathie a vécu pendant des décennies dont plus personne ne vient contester les effets aujourd’hui.

L’étude des champs d’exploration non cliniques, comme les arts et le sport, sont encore moins financés. Autant qu’il sera impossible d’obtenir avant bien longtemps une étude fiable, à grande échelle, trans-pratiques, qui puisse affirmer le bienfaits de la méthode Feldenkrais dans l’amélioration de capacités cognitives. Il a fallu près de 50 ans pour que les effets de la danse sur la cognition soit observés et observables, n’attendons pas moins… Dans l’attente, il nous faudra donc nous reposer sur les ressentis des pratiquant et enseignants des disciplines sportives, artistiques ou pédagogiques pour empiriquement tendre vers une opinion, malheureusement faiblement scientifiquement appuyée. Dans ce contexte, heureusement, les témoignages ne manquent pas et j’apporterai ma petite pierre à l’édifice dans le dernier volet de cette série d’articles en tant que danseur et enseignant du tango argentin.

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