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Continuons ensemble l’exploration de notre rapport au temps dans l’apprentissage.

Le temps du partage

«it takes 2 to tango»… L’expression a beau être consacrée et utilisée régulièrement, on aimerait parfois la voir un peu plus concrétisée. Quel que soit le bout par lequel on peut prendre le problème, progresser seul n’est ni réellement utile , ni souhaitable et bien souvent inatteignable. Rappelons encore une fois que dans la danse sociale, il y a le mot danse et le mot sociale… Sans le temps consacré au partage sous toutes ses formes la progression atteint rapidement ses limites.

le temps pour le/la partenaire

Au delà de la question de la progression du couple de danse constitué dans une optique plus ou moins démonstrative, chaque partenaire doit bien se rendre à l’évidence qu’en ne se concentrant que sur ses propres capacités, il limite sa progression. Le chemin de l’individu est aussi celui du couple, voire du groupe dans lequel il évolue.

À quoi bon s’escrimer à répéter des saccades sur une partenaire apeurée pendant une heure de cours ? Pourtant, c’est un spectacle assez courant. Idem pour les danseuses en mal de voleos que je vois utiliser leur partenaire de cours comme un support mobile. Cette stratégie est perdante pour chacun, elle amène au mieux un semblant de satisfaction à court terme.

Aider votre partenaire à progresser, en lui donnant du temps, de la patience, de l’attention, c’est à coup sûr gagner du temps pour le couple, et donc vous-même. Toutes choses égales par ailleurs, il y a beaucoup plus de temps à gagner dans le partage que dans les réflexions du type : «j’attends qu’il/elle comprenne le pas !» et qui se terminent souvent par un règlement de compte au vestiaire.

Il ne s’agît pas ici de se transformer en professeur de l’instant, mais à minima de donner son ressenti pour guider l’autre vers un mouvement plus juste, respectant l’inévitable intrication des énergies et qui traversent l’un et l’autre dans des espaces et directions bien définis.

Le temps pour le groupe

Dans les groupes de danseurs, et particulièrement dans les cours adultes, les vitesses d’apprentissages sont très hétérogènes. Elles dépendent de l’âge, de la condition physique, du temps de pratique et de toutes les expériences passées avant d’entreprendre la voie du tango (musique, sport, autres danses, etc…). Alors au bout de quelques mois, on voit au sein d’un cours des clans se former, des couples s’isoler. C’est le début de la bataille des ceintures noires !!!

Pour ceux qui n’ont jamais observé ce phénomène, il est assez classique dans la progression de toute discipline nécessitant un partenaire. Plus un individu acquiert des compétences dans un domaine donné, moins il existe d’autres individus à son niveau. C’est une évidence. Prenons un exemple : si j’acquiers 20000 mots de vocabulaire, converser avec une personne n’en n’ayant que 500 me paraîtra assez ennuyeux et je rechercherais alors, pour l’amour du beau verbe, des interlocuteurs maîtrisant les plus hautes subtilités de la langue de Molière.

Ramené au contexte du tango, nous voyons en milonga ou cours les individus se sélectionner entre eux selon leurs niveaux perçus ou revendiqués. Imaginez bien que tout en haut de la pyramide des savoirs du tanguero (ou de la tanguera), il n’existe plus grand monde qui «mériterait» une danse ( et c’est là qu’arrivent les «encuentros»…).

Le syndrome des ceintures noires qui sévit trop souvent dans les clubs de danse est un non-sens autant pour l’intérêt individuel que pour l’intérêt général. Sauf à avoir le temps et les finances nécessaires à parcourir le monde à la recherche des partenaires qualifiés, il serait plus judicieux de permettre à ceux qui nous entourent de gagner en compétence, à moins que la situation ne flatte votre ego…

À chaque fois que vous vous entendrez dire «je n’en peux plus de danser avec des débutants», essayez de proposer votre aide pour qu’ils ne le soient plus…

Attention : ceci n’est pas un appel à donner des cours sur la piste, il y a des lieux pour cela !!! Il ne s’agit pas non plus d’asseoir une quelconque forme d’autorité, mais bien de mettre en place une démarche sincère d’amélioration.

Le temps pour l’organisation

À plus grande échelle, nous ne devrions jamais oublier que le monde de la danse non académique est peu ou mal structuré et encadré. Il repose essentiellement sur un tissu associatif, des animateurs amateurs, et une poignée de professionnels dûment formés dont la plupart ont un statut de travailleur pauvre. Les modèles économiques de ces structures se fondent donc essentiellement sur le bénévolat.

Aider une association, en lui donnant du temps et de la compétence, quel que soit le domaine d’application, c’est promouvoir à long terme notre discipline et l’aider à évoluer en ces temps où les subsides à la culture se font rares.

Je ne compte plus les présidents d’associations et autres membres de conseil d’administration qui ont rendu leurs tabliers, éreintés par la somme des tâches à accomplir pour tenir une association à bout de bras, et dégoûtés de voir le peu de membres donner cinq minutes de leur temps pour simplement ranger une table et quatre chaises à la fin d’une milonga.

Petit rappel : une association n’est pas une entreprise. Je note au passage que la plupart des danseurs que je connais ne sont pas prêts à mettre le juste prix pour couvrir les prestations des professionnels aux tarifs conventionnels. D’ailleurs, ils ne les connaissent pas. Comparez votre budget tango aux prix de cours de musique de vos petits neveux (hors subvention) et vous réaliserez assez rapidement la distance qui sépare la danse loisir des milieux artistiques professionnels.

À retenir : 

1. On ne progresse jamais seul(e)

2. Les ceintures noires n’existent que dans l’oeil du néophyte

3. Le bal / le cours sont des espaces partagés au-delà de la danse

4. Il n’y a pas d’avenir pour le tango sans structuration ni partage

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