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Avant de terminer cette série d’articles thématique sur la pédagogie du tango argentin, laissez-moi en quelques lignes vous parler d’une expérience de jeunesse concernant les « maestros ». Si vous êtes un lecteur régulier de ce blog, vous savez que bien avant ma découverte de la danse, ma première passion fût la musique et que j’y consacrais toute mon énergie et mon temps disponible. Mais ça, c’était avant… l’alcool, la cigarette, les femmes. Bref tous ces trucs qui nous tuent les neurones. Plus sérieusement, en dehors de mon conservatoire local, je passais mon temps à chercher le maître de musique qui me permettrait de « rentrer dans la carrière ». Ça aussi c’était avant. Avant que je décide que je respectais trop la musique pour lui imposer mon trop faible talent. J’ai donc parcouru quelques années les stages et cours préparatoires au concours d’entrée aux orchestres : un folklore assez particulier ! Il serait trop long de vous décrire ici toute la bizarrerie de ce milieu. Il repose sur une passion parfois trop désespérée de gamins transformés en proie d’un circuit commercial bien huilé, et parfois bien pire…

Je voulais simplement partager avec vous dans ce billet une réflexion, un questionnement.

À l’époque donc, comme tout bon violoniste aspirant professionnel (et c’était bien avant internet…), je consultais avec mes pairs les catalogues des stages à venir. Nous comparions moins l’intérêt musical d’un professeur invité d’une académie d’été que sa renommée et la probabilité de l’artiste de présider un prochain jury. Cette probabilité devait s’étendre à la reconnaissance de ses ouailles le moment venu. Lire : ceux qui avaient dépensé les économies familiales de l’année pour suivre une semaine de cours d’été…

Outre ce premier fourvoiement, les rencontres avec un professeur donnaient parfois lieu à certains traumatismes. Passer près de 8 heures par jour à jouer d’un instrument est une véritable torture pour le corps d’une part, mais c’est un enfer quand un maestro vous demande changer tout ce que vous avez construit depuis des années. Si le génie est particulièrement sadique ou dédaigneux des besogneux qui passé l’âge de dix ans n’ont pas exprimé une virtuosité remarquable, certains élèves sortent de ces stages avec des syndromes dépressifs.

Traditionnellement, après un premier cours « diagnostic » je repartais avec ma feuille de soin : « cette semaine, tu vas changer ça ». Le « ça » en question pouvait être une position de main sur laquelle l’ensemble de ma technique était fondée, une façon de prendre la corde pour sculpter le son, ou plus heureusement une exploration stylistique d’un langage ou d’un compositeur. L’affaire se terminait 8 jours plus tard avec un retour à la maison pour 24h de sommeil consécutif et trois mois minimum de digestion cérébrale de la semaine écoulée. Ceci, jusqu’à la découverte d’un nouveau maître en vogue. Le cycle peut se répéter à l’infini pour les plus fortunés (et imbéciles…) d’entre nous.

Un jour, j’ai suivi un stage avec un « mec pas connu », soliste d’un orchestre à la réputation moyenne. Je ne sais plus vraiment pourquoi… Rituel du premier jour : il m’a écouté et ne m’a rien dit ! En fait, il ne m’a quasiment pas parlé technique instrumentale de toute la semaine, il ne m’a pas vraiment parlé interprétation souvent non plus. Il me demandait parfois si je dormais assez, ce que je voulais faire de tel aspect de ma vie, comment je respirais, pourquoi j’avais fait tel ou tel choix dans une technique ou un phrasé instrumental. Il proposait des explorations, n’imposait jamais rien. Pour faire court, nous ne parlions pas du but, mais plus d’une forme d’environnement bienveillant à l’exploration de l’instrument, de la musique et de moi-même. Mon anniversaire tombant pendant le stage , ce professeur « pas maestro » m’a offert un livre d’Ivan Galamian : enseignement et technique du violon.

Écrivant ce billet d’une traite, je laisse ma mémoire me tenir bonne compagnie pour ce qui est du contenu du livre et de l’histoire de son auteur. Galamian est plus connu pour son influence sur la pédagogie et ses élèves très prestigieux : Itzack Perlman, Pinchas Zuckerman… Voilà ce qui me reste encore aujourd’hui de cette lecture de jeunesse et que j’ai envie de vous transmettre de cet homme :

  • Le rôle d’un professeur n’est pas de former des virtuoses, mais d’amener chacun de ces disciples à l’exploration de leur plus haut potentiel. Quels que soient leurs dons au départ…

  • Chaque corps, chaque esprit, chaque individu est différent. Nous ne pouvons donc mener nos élèves qu’à la rencontre d’eux-mêmes, parfois par le biais d’exercices techniques. Cependant, il est aussi inefficace qu’ennuyeux de diffuser un seul mode d’exécution qui puisse convenir à tous.

  • La liberté doit s’exprimer partout, pour peu qu’elle serve la matière (le texte, la musique). Dans le cas contraire, c’est un laisser-aller, une paresse intellectuelle ou une faiblesse technique habilement dissimulée derrière une connotation de style.

Galamian était d’ailleurs l’un des premiers violonistes à bannir les questions de chapelles de tenues d’archet franco-belges, russes ou américaines qui ne sont pas sans me rappeler les bêtises préconçues que l’on entend en bal sur les styles du tango. À l’écriture de ce billet, mille choses de Galamian me reviennent en tête, et je me dis que même un danseur (fût-il de tango !) pourrait bénéficier de cette lecture.

Pour terminer ce billet, j’ai une dernière anecdote. Un de mes amis se retrouva accepté dans une prestigieuse classe de violon d’un conservatoire d’île de France. Dans cette école, il y avait une sorte de machine de test, permettant d’évaluer la subtilité de l’ouïe de chaque élève. Pour les non initiés, sachez qu’en musique occidentale un demi-ton, soit la plus petite distance entre deux notes est de 4 ou 5 commas (une unité de mesure). Cette machine permettait de savoir quel était le plus faible écart entre deux sons qu’un élève pouvait distinguer. Des dixièmes ? Des centièmes ? Pour la petite histoire, le très grandissime professeur de violon de ce conservatoire avait été doté par la nature d’une ouïe au 56e de ton (de mémoire). Bref, un truc exceptionnel. Que pensez-vous qu’il se passait dans ses cours ? Stupeur et enfer : personne ne jouait assez juste pour lui, et surtout, aucun de ses élèves ne progressait dans ce domaine. Le sieur était simplement doué d’une faculté depuis sa prime enfance, qu’il n’avait jamais dû explorer ni améliorer. En clair, un don à ce niveau, c’est un don, point n’est besoin de le cultiver. Alors, comment l’enseigner ? La seule approche pédagogique connue du grand maître était devenue le running gag de l’établissement : « mais joue juste bon sang… »

Retour au tango

Toute cette histoire pour quelques questions : pourquoi aller voir des maestros qui n’ont jamais eu votre corps, doués de qualités athlétiques innées qu’il ne pourront jamais vous transmettre ?

Pourquoi aller étudier auprès de gens qui n’ont jamais rien su remettre en question de leur enseignement depuis des années et qui sortiront le même cours à 30 endroits de la planète cette année en mode industrie du tango ?

Pensez-vous que les vainqueurs d’un mondial du tango ont simplement le moindre point commun avec votre situation actuelle face à la danse (même en catégorie Salon) ?

Pensez-vous sincèrement qu’une vidéo va vous enseigner quoi que ce soit? ( Un indice chez vous : si vous avez la capacité de l’analyser, alors elle n’a rien à vous apprendre dans 99 % des cas, dans le cas contraire : je vous laisse trouver…)

La liste est en fait beaucoup plus longue. Autant de questions qui ne trouvent aucune réponse dans mon petit esprit pseudo cartésien. Seulement, la bêtise de ce parcours je l’ai déjà rencontré, il y a longtemps, très longtemps. Et j’ai payé pour apprendre, comme tout le monde… qu’il n’y a pas de meilleur professeur que soi-même dans la juste appréciation de ses propres erreurs au miroir comme à l’enregistrement.

Soyez moins bêtes que moi à l’époque, ne faites pas les mêmes erreurs, il y en a plein de nouvelles à inventer.

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