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Passer de l’âge de pierre à l’ère moderne

Pour une approche globale de la pédagogie du tango argentin… Tiens, il va encore se la péter. Oui et non. Non, dans un premier temps parce que je ne me suis jamais senti légitime à donner des leçons de vie à qui que ce soit, mais oui quand même, parce que plus j’observe notre communauté et plus j’y vois les indices d’une mort annoncée. Si nous voulons éviter le pire, il va nous falloir reprendre les choses en main dans le domaine de l’enseignement ou pour le moins débattre sereinement et ouvertement sur quelques sujets. Ayant enseigné dans d’autres domaines artistiques et techniques que le tango de nombreuses années, mon sentiment est clair : nous méritons mieux que l’organisation actuelle. Voici donc le premier volet d’une série dédiée à la pédagogie du tango argentin.

Petite histoire de conservatoire

Pour amorcer cette série, je voudrais prendre appui sur mon expérience personnelle et une structure qui n’a plus à démontrer sa capacité à produire des artistes : le conservatoire. Il a bien des défauts, je vous le concède, mais si toutes les formations artistiques bénéficiaient de la structuration et des compétences de conservatoires français, je serai moins inquiet sur l’avenir du tango en France.

Tout ça pour jouer du crincrin

Prenons donc l’exemple d’un enfant désirant jouer du violon en France. Il commencera par apprendre les rudiments du solfège (battre la mesure, lire les notes en clé de sol, chanter des comptines) pendant au moins une année préparatoire. Pendant ce temps, il sera parfois initié à plusieurs instruments sans choix définitif, mais ne prendra réellement ces cours instrumentaux que l’année suivante. Dans son premier cycle d’apprentissage, les matières enseignées se limiteront à ces éléments basiques, avec une égalité stricte dans le temps passé et la pondération des évaluations. En clair : pas de solfège, pas d’instrument ! Tout au long du parcours de notre élèves des cours théoriques l’accompagneront obligatoirement et de nouvelles matières viendront s’ajouter : musique de chambre et ensemble orchestraux pour améliorer ses capacités d’écoute, de jeu en commun, de compréhension des enjeux de la direction ; l’harmonie et la composition, analyse musicale pour comprendre le langage des compositeurs, la subtilité des styles, les différents courants, etc… Parfois, certains conservatoires intègreront au cursus de notre élève devenu adolescent des notions d’anatomie fonctionnelle au travers des ateliers spécifiques. Ces ateliers ont pour ambition de prévenir les douleurs et les mauvaises habitudes prises avec l’instrument. Mes cervicales auraient grandement bénéficier de cette approche à l’époque… L’échange avec ses petits camarades lui apprendront par exemple l’importance d’une respiration profonde même s’il ne joue pas d’un instrument à vent. Selon son degré de passion, notre élève pourra aussi s’interroger sur la fonction même de son instrument et acquérir des connaissances en lutherie. Ces connaissances lui permettront de choisir la bonne tension et composition des cordes, choisir différentes souplesses d’archet, etc… Parvenu en fin de troisième cycle de formation, notre élève devra prouver sa capacité à continuer la route seul, à faire des choix d’interprétation, à lire à vue. Les diplômes alors plus la capacité à poursuivre la route dans le respect de la partition que la capacité à s’intégrer dans une formation professionnelle. Je ne poursuivrais pas ici l’histoire de notre musicien, qui devenant professionnel, va compléter sa formation tout au long de la vie.

Cette approche plutôt segmentée ou chaque matière est dispensée par un professeur différent s’oppose à une approche anglo-saxonne ou le professeur instrumental est garant d’une grande partie la formation théorique. Dans les deux cas, ces formations ont le mérite de couvrir l’ensemble du spectre des connaissances nécessaires à la bonne formation du musicien. Vous noterez que je parle de musiciens, d’artistes et non d’instrumentistes, de techniciens en quelques sortes.

Un musicien apprend constamment et il enseigne constamment. C’est comme respirer l’air. Yehudi Menuhin

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Et pour les adultes ?

Je ressens déjà votre interrogation à distance dans une inévitable analogie à notre monde du tango : pour les adultes amateurs qui veulent débuter tardivement, comment cela se passe-t-il ? Même combat mon général ! Pour notre aspirant musicien adulte, il faudra s’astreindre à une formation théorique minimale pour jouer d’un instrument dans le cadre d’un conservatoire. Il sera rapidement encouragé à intégrer une formation amateur et de nombreuses ressources d’écoute lui seront suggérées.

Le mythe de l’apprentissage naturel généralisé

J’entends aussi déjà mes contradicteurs, plus occupés à s’occuper du business du tango que de leur propre capacité à le danser ou l’enseigner : «  ton truc ça marche pas, il a des mecs qui jouent à l’oreille et n’ont jamais pris de cours… tadaaaaa ». Oui, certes. Il y a des musiciens « naturels », fort peu nombreux, qui ont un talent inné et ne savent pas lire de partition par exemple. Seulement, cette culture de l’oralité a plusieurs conséquences. Elle impose un apprentissage par compagnonnage et donc peu d’autonomie de l’élève. Elle gêne la transmission fidèle d’une musique exacte dans le temps, au delà d’une génération en tous cas. Enfin, si l’on considère que le principe fondamental d’une bonne pédagogie est de pouvoir s’appliquer à tous, y compris les moins doués au départ, cette approche laisse pas mal de monde sur le carreau. Précisions au passage que c’est l’objet d’un récent rapport présenté par l’excellent Didier Lockwood intitulé « transmettre la musique aujourd’hui » , dont l’élément le plus important à mes yeux est de remettre la notion de jeu au centre des apprentissage, avant tout autre chose. Etre ludique évidement, mais Il n’a pourtant jamais été question de supprimer les notions théoriques qui sont fondamentales pour le jazz par exemple. Le jazz, cette autre pratique issue d’une culture populaire et improvisée. Tiens ça me rappelle quelque chose

Conclusion temporaire

Former des danseurs et non des tangueros !

Que nous dit cette petite histoire : dans l’idéal, le conservatoire cherche à former des musiciens et non des instrumentistes. Donner à entendre et à jouer, à connaitre les courants artistique n’a qu’un seul et unique but : la création d’une personnalité sensible, autonome, capable de ressentir toute la subtilité d’un jeu ou d’une composition et de composer son propre parcours artistique dans les années à venir. Une transposition directe de cette ambition au tango est assez claire, il ne s’agit pas de donner à nos élèves des pas à bouffer comme des veaux préparés pour l’abattoir, mais bien de les instruire sur une plage beaucoup plus grande de notions liés à la danse : technique, physique, culturelle… Nous y reviendrons dans le prochain article. Il ne s’agit pas non plus de se cacher derrière notre petit doigt en se disant que les adultes veulent simplement s’amuser et que les éléments transverses de l’apprentissage les ennuie. Encore faut-il avoir la connaissance de ces éléments. Afin, l’argument de la professionnalisation des cursus est totalement inepte. Qu’il l’assume ou pas, le conservatoire forme une immense majorité d’amateurs qui ne poursuivront pas leur carrière dans la musique et qui nécessitent les mêmes fondamentaux que les futurs professionnels. Je ne vois pas pourquoi nous laisserions nos élèves sans aucune compétence rythmique par exemple, sous prétexte qu’ils n’iront que danser en bal.

Lâchez-nous la grappe avec Rieu et consort…

J’ajouterai une deuxième conclusion en rapport avec la subtilité et l’ouverture à toutes les pratiques que transmet une formation académique, plus triviale, mais néanmoins utile. Si vous en êtes encore après quelques années de tango à croire qu’un tango joué par André Rieux accompagné d’un bastringue de service au bandonéon est digne du moindre intérêt, que danse avec les stars c’est le Bolchoï, c’est que vous avez raté votre éducation artistique. Au passage, je me fiche de votre avis sur la question autant qu’une fiche de lecture d’un roman de Proust rédigée par un gamin de 6 ans… Il y a un temps pour tout, surtout pour s’abstenir de donner son avis quand on a aucune formation. Bonne nouvelle pour vous, il existe de très bon professeurs, écoles, associations, certes rares, qui vous permettront d’acquérir une sensibilité et de ressentir des choses, qu’une fois acquises, vous ne trahirez pus jamais.

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