Sélectionner une page

Discussion et expérimentation sur le tonus musculaire

J’ai eu l’idée d’écrire cet article peu de temps après une mésaventure en milonga. Invité par une jeune femme qui donnait une belle impression sur la piste, je me suis retrouvé fort dépourvu en quelques instants quand j’ai voulu interpréter quelques mouvements plus complexes. Les boleos/planéos/Enganche par exemple passaient en retard ou se retrouvaient finis à la hâte, »faits tout seuls », sans connexion. Cette femme ayant un passé de danseuse académique en solo et la technique qui va avec, aucun souci de ce côté. L’essentiel des mouvements que l’on pouvait observer dans son couple tango était basés sur des colgadas et planeos guidés quasi exclusivement avec les bras, qui donnaient certes une grande impression de fluidité, mais se répétaient inlassablement sans variation. Cette pauvreté d’expression et l’impossibilité d’un guidage propre m’on conduit vous parler du rapport entre tonus et capacité d’interprétation réduite par une jambe « trop libre ».

« Une jambe libre n’est pas une jambe molle ! » Samuel Deberles (Moi…)

Une histoire de pendule

Prenez un yoyo. Vous devez avoir ça dans un tiroir réservé à vos objets fétiches des années 80. Sinon, un bout de ficelle avec un objet relativement lourd à son extrémité fera l’affaire. Un fil à plomb pour les bricoleurs (vous pouvez l’équerre et le compas de côté …). Sinon le pendule avec la tarots de mémé fera l’affaire.  Tenez-vous debout avec la chose tenue par une main et opérez une rotation du corps de droite à gauche. Rapidement votre yoyo va se relever vers le plan horizontal. Il va aussi effectuer un mouvement de va-et-vient en sens contraire de votre rotation grâce à l’inertie, phénomène physique s’appliquant à tout objet inerte. Cette expérience est pour nombre d’entre nous un moyen d’illustrer le mouvement de la jambe libre qu’effectue une danseuse dans les cours de danse notamment dans les enroulements de la jambe de la danseuse autour du danseur. Il est fluide, totalement contingent aux contraintes du guide, voilà ces deux principales qualités. Seulement, il n’est pas ou peu modulable et ne se prête en l’état à aucune forme d’interprétation musicale. Cette illustration est donc partielle et même trompeuse. Elle est en quelque sorte un cas limite, un extrême du mouvement représentant l’absence totale de tonus musculaire : la jambe « spaghetti ».

Interprétation, tonus musculaire et physique pendulaire

L’interprétation musicale suppose beaucoup plus qu’une seule façon de faire un mouvement. Rappelons à toute fin utile qu’un tango bien interprété saura non suivre le tempo, mais varier amplitudes, directions, legatos de mouvement pour mieux illustrer le propos du compositeur. Un couple se réduisant donc à une unique signature du mouvement des jambes intégralement libres se limite énormément dans les possibilités de variations. Ce n’est pour moi d’ailleurs qu’une façon de faire de l’esbroufe technique pour pas cher, oubliant souvent au passage tout support musical et se focalisant sur l’impression d’un public immature. Vous retrouverez ça notamment chez certains couples arguant la pratique un style tango nuevo (du plus mauvais goût dans ce cas), dont le support musical n’est pas plus utile qu’une musique d’ascenseur. Bien que je puisse comprendre l’ébahissement du quidam à la vue d’une belle liberté articulaire, il n’est pas raisonnable de confondre souplesse articulaire, détente dynamique d’un mouvement consciemment exécuté et… grand n’importe quoi. En cela, il va nous falloir encore éduquer nos contemporains (déprimons ensemble un instant sur les chiffres des ventes de disque d’André Rieux et les audiences de Danse avec les stars…).

Retour au pendule

Résultat de recherche d'images pour "physique du pendule"Pour illustrer simplement ce propos, prenez le premier tango qui passe sur votre chaîne hi-fi préférée dans la main gauche et votre nouvel ami pendulaire dans la main droite (ou inversement). Partant de notre premier exercice, tentez de moduler les mouvements de votre accessoire en fonction de la musique. C’est tout simplement impossible, le retard du pendule ne dépend pas de vous. Les mouvements pendulaires sont régis par les seules lois de la physique et varier les vitesses de rotation du buste ne fera que peu de choses contre l’inertie du mouvement. L’essentiel des paramètres de l’oscillation du pendule que vous tenez sont liés à la longueur de la corde et à la masse de l’objet attaché. La vitesse radiale de votre pendule dépend la tension de la tige, ni plus, ni moins. Si vous voulez vous en convaincre, faites la même expérience avec un bâton de bois, une baguette de percussionniste est le parfait exemple. Votre contrôle sur la vitesse du mouvement sera permanent puisque sans inertie. Vous aurez perdu au passage toute la beauté d’un mouvement type boléo, avec son coup de fouet typique engendré par le retour du mouvement couplé à l’inertie.

Que pouvons-nous apprendre de cela ? Que ce mouvement pendulaire appliqué à la danse doit moduler son tonus (la tension et la longueur de la corde de notre pendule) pour être en phase avec la musique et le guidage. Cette modulation intervenant  particulièrement dans la région de la hanche si l’on veut garder le coup de fouet typique d’un boléo.

Les variations individuelles

Anatomie pour tous

Décomposons succinctement en une phrase la jambe : elle constitué d’os, de ligaments et de muscles permettant l’articulation du tout. Détendre un os vous paraît compliqué, n’est-ce pas ? Détendre un ligament, soit l’étirer, est une tâche de longue haleine requérant un travail quotidien amenant à une plus grande amplitude articulaire, mais nous ne voulons pas que la distance entre les articulations s’allonge trop lors d’un mouvement (alerte luxation au retour !). Les personnes affectées d’hyperlaxie ligamentaire pourront vous parler des conséquences douloureuses de cette affection. Il nous reste donc pour détendre un mouvement simplement, nos bons vieux muscles…

Un tonus différent pour chacun et à chaque moment

Les raisons d’une absence de détente musculaire dans le mouvement sont multiples. Parfois génétiques, elles sont plus souvent liées pour l’individu moyen à des habitudes de mouvement coordonnant mal les muscles antagonistes. Un exemple simple et concret : lorsque vous tendez le bras, vos triceps se contractent, mais dans le même temps votre cerveau envoie un message d’inhibition à vos biceps pour libérer le chemin. Une contraction des deux groupes musculaires au même instant (dite isométrique) aurait pour conséquence l’absence de mouvement. Entre ces deux extrêmes on trouve situation où les couples contraction/inhibition sont plus ou moins bien dosés. Beaucoup de méthodes dites holistiques s’appliquent à améliorer la qualité du mouvement en permettant de créer une meilleure image des groupes musculaires à l’oeuvre dans une action et une meilleure inhibition des groupes antagonistes (Body-Mind Centering®, Eutonie Gerda Alexander®, Gymnastique Holistique-Méthode du Dr. Ehrenfried®, Technique F.M. Alexander®, Méthode Feldenkrais™). La méthode la plus évoluée et scientifiquement documentée étant pour moi la méthode Feldenkrais, c’est celle dont je m’inspire dans les ateliers de prise de conscience pour le tango que je professe périodiquement. Les programmes sportifs pliométriques, fondés sur l’explosivité du mouvement, proposent aussi une exploration de ce rapport contraction/inhibition avec un effet nettement plus douloureux !

Et la tête ? (Alouette…)

Un autre élément à ne pas négliger dans le contexte de la danse est l’état psychologique de l’individu. Si vous avez déjà eu dans les bras un(e) débutant(e), effrayé(e) à l’idée de circuler sur la piste, vous avez déjà ressenti la raideur musculaire qui en découle. C’est par ailleurs une des raisons qui me font souvent sortir de mes gonds quand je vois des danseurs expérimentés essayés de passer des mouvements complexes à des danseurs moins expérimentés, c’est inesthétique, voué à l’échec, et particulièrement dangereux. Si vous respectez votre danseuse comme la piste, vous ne faites pas ça Messieurs, n’est-ce pas ? Dans la vie de tous les jours, on peut ressentir des douleurs dorsales, conséquences d’un excès de tonus musculaire (devenu imperceptible), liées à un « simple » état d’anxiété. En clair, vous en avez plein le dos ! Pour aller plus loin sur ce sujet : les travaux de PAILLARD, J. (1982) « Le pilotage du moteur musculaire : la contribution des Neurosciences à l’étude des activités physiques et sportives » In G. Azemar, H. Ripoll (eds), Eléments de Neurobiologie des comportements moteurs, Edition INSEP, Paris.

Tonicité, timing et individuation

Je ne peux terminer cet article sans parler du contexte rythmique inhérent à la danse. Tout le jeu du mouvement dansé consiste à alterner détente et contraction dans un espace-temps contraint. C’est pourquoi certaines personnes, bien que très armées en terme de conscience du corps, sont parfois capables de danser en pure arythmie (chut!chut!  pas de nom…). Ces deux concepts, rythme et détente, sont intimement liés à l’interprétation d’une musique, mais définissent aussi la signature personnelle d’un mouvement en dehors de tout contexte musical. C’est ce que j’appelle l’organicité individuée du mouvement (c’est classe à balancer en soirée, non ?). Cette notion de signature est clairement ce qui définit un style personnel bien au-delà du répertoire de mouvement que les tangueros du dimanche s’échinent à rabâcher sur la piste chaque semaine. Cette signature permet de différencier en ombre chinoise un danseur d’un autre. C’est en quelque sorte une personnalité dansée, un chemin de recherche que chacun devrait parcourir avec sincérité.

Concrètement, je suis persuadé que dans la pénombre vous avez déjà reconnu un de vos amis simplement à sa démarche, qui lui est propre, voici une illustration simple d’un mouvement que tout le monde opère de la même façon d’un point de vue macroscopique et d’une façon singulière à chaque individu si nous prenons le temps de s’y attarder un peu…

En guise de conclusion

« Si tu tends trop la corde, elle casse. Si tu ne la tends pas assez, elle ne sonne pas. » Siddhartha

 

 

 

Si vous êtes arrivés jusqu’ici, voici le bonus : un petit exercice

Tous ces concepts théoriques n’ont aucun intérêt s’il ne sont pas accompagnés d’un ressenti personnel et puis nous vivons dans une société définitivement utilitariste ou le savoir en soi n’a pas vraiment de valeur. Pour mettre en application ce dont nous venons de parler, je vous ai choisi un petit exercice de mon répertoire pour vous amener à explorer la relation entre tempo/détente/longueur et vous préparer à de jolis boléos et leur guidage. Je l’ai dénommé « le tambourin chinois », dans une hommage très pop culture à karaté kid 2 ! Plus sérieusement voici, l’engin en vidéo, il a plusieurs nom selon le lieu où on le trouve (Damaru au népal par exemple).

tonus-exercice du tambourin

Les consignes : 

Partant debout réalisez une ouverture (peu importe le côté) d’une largeur égale  à celle des épaules. Étirez la colonne (accrochés la tête au plafond). Fléchissez légèrement les jambes. Laissez les épaules se détendre. En laissant les bras dans le moindre tonus , opérez une rotation du buste en aller-retour. Si vos bras sont tenus, ils resteront immobiles par rapport aux côtes. Si vous les laissez se détendre, ils vont commencer à se balancer tel notre pendule du début de l’article. Quand ce mouvement devient fluide et que vos bras agissent telles les balançoires des carrousels de fête foraine (oui c’est poétique…), vous pouvez de temps à autre réaliser une accélération sur un aller ( à droite ou à gauche). Si vos bras sont totalement libres, l’effet est immédiat, les mains montent et viennent cogner la poitrine et le dos. Voici en réduction votre premier boléo de bras !

La suite de l’exercice consiste à trouver par vous même le moyen de réaliser deux mouvements puis trois mouvements (et ainsi de suite) consécutifs.  Il s’agira de ne pas perdre la régularité de votre tempo initial (un indice chez vous : utilisez les contretemps). Vous ne pensiez pas que j’allais tout vous expliquer par le menu quand même !!!

Enfin, nous arrivons à la variation rythmique. Jusque là, vous aviez certainement un tempo privilégié. Il dépend fort naturellement de votre anatomie. Essayer de réaliser les mêmes mouvements de bras avec le minimum de tonus nécessaire tout en accélérant le mouvement. Vous en arriverez rapidement à la conclusion que sans moduler ce tonus (pour raccourcir le chemin des bras et/ou aider un retour plus rapide), il n’y a pas de variation rythmique possible… CQFD.

Maintenant, la même avec les jambes 😉

Shares
Share This
X
X